Le dernier jour

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Le dernier jour

Message  Terickk le Ven 18 Juin - 17:06

Quelques extrait du mémoire de L. S. ,une jeune fille de 18 ans qui passait son bac il y a quelques années et qui s'est penchée sur la sidérurgie en lorraine.

Peut être que certains d'entre vous s'y retrouveront a travers ce récit.


Le dernier jour - s’il ne se souvient de rien de précis du premier - mon grand-père l’a probablement gardé
dans son cœur. « Comme les autres », se contentera-t-il de dire…
C’est un « grand pudique »… Sur ce thème du dernier jour, j’ai
également eu envie de me pencher en interrogeant et en cherchant des
témoignages.



Le dernier jour, pour lui, sa dernière nuit à l’usine, André mis en cessation d’activité, la décrit
comme cela : « … quitter le boulot, les engins sur quoi j’ai
travaillé, les voir… Mais ce qui était très fort, c’est de rencontrer les gens
avant le départ, la maîtrise comme les camarades. Ça a commencé à 10 heures du
soir. Ça a fini à 5 heures du matin. J’ai tourné dans le chantier toute la
nuit. On était à deux à partir cette nuit-là. C’était le 20 avril 1985. C’était
une image très forte, très, très forte : quitter tous ses copains après
avoir vécu 28 ans là, toujours dans le même atelier… C’était poignant même
parce que tous les gens qui étaient là vous serraient la main, vous
souhaitaient « bonne chance ». Y a l’émotion, quoi !... Je suis
monté sur tous les engins, voir les gars qui étaient dessus. Et ben, y avait
une émotion. Vous ressentiez une émotion. Bon, c’est fini !
»


Je donne ci-dessous sans autre commentaire quelques
extraits de lettres de travailleurs licenciés. Elles parlent d’elles-mêmes.
Comment ne pas avoir le cœur serré à la lecture de ces textes ?

Celle d’un ouvrier licencié à un de ses
supérieurs datée du 11 décembre 1977 : « J’ai 41 ans, marié, 3
enfants. Je suis le propriétaire de mon pavillon pour lequel je rembourse
encore mensuellement 1300 F. Mon salaire est de 4300 F
Orphelin et
soutien de famille, j’ai été embauché chez De Wendel en 1954… 24 ans
d’ancienneté…Mon père est décédé accidentellement à l’usine de Fenderie
, j’avais 3 ans… ». Suit la description
d’une carrière sans problème et révélant que la personne en question est un bon
ouvrier, certainement bien noté. « Que s’est-il passé ? J’ai été
appelé vendredi 9 décembre à la direction, pour apprendre que je figurais sur
une liste de personnel excédentaire et à licencier… Tout s’est passé en 10 minutes (c’est un très beau cadeau de
Noël)… On m’a proposé le rachat de mon pavillon… Croyez-moi, cela fait terriblement
mal, moi qui croyais « qu’ils » n’oseraient pas licencier les fils de
ceux qui ont laissé leur peau dans l’usine. Moi qui me considérais comme un
homme, un homme heureux de vivre, fort, courageux, aux multiples activités
, dont la plus
grande partie au service des pauvres
Aujourd’hui que suis-je ? Que
m’arrive-t-il ? Je ne dors plus, je n’ai plus d’appétit. J’étais pourtant
armé, préparé à ce genre d’épreuve, au service de la misère et des victimes des
injustices. Franchement, j’ai du mal à croire de m’être trompé à ce point. Je
n’arrive plus à me consoler, je suis vidé, où est donc mon énergie ?...
J’ai peur, aidez-moi, je vous en prie…
»

Les mots trouvés par un salarié, remercié en 1982, qui
écrit dans une lettre : « J’avais
l’impression que l’usine m’appartenait un peu, qu’il y avait quelques piliers
qui m’appartenaient… Alors moi, je dis : bien sûr, il y a ceux qui ont mis
les capitaux, mais il y a tous ceux qui ont mis leur vie. Et pour tout ça, il
récoltent les fruits : les licenciements, ce n’est quand même pas juste
… »

Le dernier jour d’un employé interrogé en
décembre 1977, se fait lui plutôt sous le signe de la colère : « … quand je pense qu’on a fait tuer des
millions d’hommes en 14 pour la restitution du bassin, quand on voit la
résultante, ça fait sourire. Le poilu de Verdun, il en a pris plein la gueule
de l’acier de la vallée de l’Orne. Quand Maurice de Wendel est mort, vous
savez, moi, j’ai été écoeuré
. On a érigé à
« Monsieur » De Wendel une stèle de bienfaiteur de l’humanité…
Evidemment, eux, ils avaient une habitation de l’autre côté de la frontière, ce
qui les faisaient être étrangers à la chose
(la guerre). Regardez en
40-45, il n’y a pas eu de bombes qui sont tombées ici… En Allemagne, il n’y a
pas eu de bombes… D’ailleurs il y a un proverbe qui dit : La guerre est
faite par des gens qui s’ignorent et commandée par des gens qui se connaissent
…. »

Le dernier jour, il
arrive aussi pourtant aussi pour les De Wendel. Le Républicain Lorrain du 22
décembre 1978 titre son article : « Le dernier chapitre d’une
histoire de 274 années
». A Hayange, dans toute la vallée de la Fensch
et dans celle de l’Orne, sa voisine, la nouvelle n’est pas passée inaperçue.
L’article informe que Henri De Wendel, 64 ans, le dernier de « la
dynastie », a pratiquement abandonné toute responsabilité dans la
sidérurgie.

Pour des milliers de sidérurgistes, cette nouvelle page
tournée, c’est un bout de leur histoire qui défile. Des témoignages sont
fournis. Celui de Marcel G. qui a connu François, Guy et Henri et qui dit que
son père lui racontait comment « le patron distribuait des sous dans les
ateliers pour récompenser le bon ouvrier
». Celui de Raymond G.,
retraité : « vous avez un « W » gravé sur le cœur, nous
reprochent les jeunes générations, mais lorsque de la naissance à la mort tout
passait par De Wendel, on ne peut pas oublier
». Le même
conclut : « Je suis placé sous le signe des De Wendel. Si
aujourd’hui la sidérurgie ne passe plus par les De Wendel, son histoire et
celle de notre région par contre ne pourront pas effacer ces pages. L’actualité
nous permet seulement d’écrire en marge et à l’encre rouge : De Wendel,
c’est fini
! »

M. Bert, ancien contremaître, 69 ans aujourd’hui, 25
de « cokerie » au moment de sa fermeture raconte le dernier jour de
« son » installation en 1983.

Voilà donc ce que dit M. Bert : « Combien
de fois a-t-il été question d’arrêter la cokerie ? Nous étions conscients
que notre » Grand - Mère » avait dépassé l’âge ; l’électronique,
l’ordinateur, la matériel de commande sophistiqué n’étaient pas entrés dans ses
entrailles. Pourtant des gens compétents l’avaient toujours
« bichonnée »… On a beau s’y attendre, cela arrive comme une gifle…
Les ouvriers sont anxieux, ils « sentent » la mutation qui arrive,
c’est-à-dire changement de service, d’horaires, formation, déclassement. Passage
devant un psychologue, ce qui ne résout aucun problème… Depuis une semaine,
nous pensons tous à la dernière journée, même à la maison, cela ne nous quitte
pas… Le dernier jour, comme à l’ordinaire, chacun prend sa machine, puis le
coke sort avec des gestes répétés maintes et maintes fois. Tout se passe très

bien en ces derniers moments… A 13 heures, j’arrête le « Benzol » , premier secteur à se taire
définitivement…19 heures, dernier four, les gens ont une boule dans la gorge,
les machines se positionnent pour la dernière fois. Le coke rouge sort de son
alvéole… A cet instant, les hommes, que rien ne peut retenir, actionnent les
avertisseurs sonores ; le puissant klaxon du wagon est lugubre à entendre,
puis tout le monde se rassemble près du wagon ; alors comme dans un geste
de colère, tous jettent casques, gants, habits et objets personnels sur ce coke
incandescent avec des cris de colère pour cacher l’émotion qui étreint tout le
monde. Chacun prend un morceau de coke en souvenir. Et le klaxon qui hurle
toujours, j’en ai la chair de poule et… c’est fini »


La sidérurgie a créé et nourri de véritables « gueules
d'atmosphères » Certains ont eu leur heure de gloire devant les médias
nationaux, dans le Républicain Lorrain ou sur les ondes des radios locales...
Ainsi de « Bébert » Falcetta avec, comme il dit, ses mots
« bruts de fonderie »: « Quand j'ai vu arracher les usines, j'ai
senti comme une brûlure
Je suis orphelin de mon usine... C'est comme un
viol... comme une profanation...
» Pourtant, Bébert n'est pas un
nostalgique. Ce ne sont pas des tombes qu'il voit en lieu et place des usines
mais des hommes debout... ceux qui se sont battus pour préserver leur dignité
et mériter le respect des générations futures. Ses meilleurs moments ? Les
grands rassemblements, les grandes « manifs » de 1978, la marche sur
Paris du 23 mars 1979. Rien que des histoires de lutte...

Je me dis que des hommes que rien ne destinait à prendre un
jour la parole, souvent sans grande éducation, sans habitude de l’action,
devant l’adversité, ont trouvé en eux le courage et la force pour organiser des
manifestations, pour faire signer des pétitions. Le courage pour mobiliser,
pour entrer en négociation avec des personnes dont c’est le métier. En quelques
semaines, quelques mois, ils se sont transformés, métamorphosés.

Quelque part, pour ceux-là, les conflits sociaux ont été
une chance, ils ont su ce dont ils étaient capables, jamais plus ils ne seront
ceux d’avant. Je précise ici que mon grand-père n’a jamais été de ceux qui se
sont « renouvelés » en leader. Peut-être trop timide. Et surtout pas
très « causant » ! Son soutien à l’action lui, il l’exprimait
par sa présence, comme la très grande majorité des ouvriers. Il faut de tout
pour faire un mouvement de refus et de contestation de décisions iniques !

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